Cinéma (1/3) : L’explosion des multiplexes.

Les multiplexes ne m’ont jamais effrayé. Dans la période où l’offre cinématographique s’est fortement déployée en France par l’implantation de nombreux multiplexes, au milieu et à la fin des années 90, j’ai toujours suivi ce mouvement d’un œil attentif. L’arrivée des cartes d’abonnement a suscité de ma part la même attitude, et j’ai d’ailleurs, à l’époque, contre les positions du ministère de la culture, proposé à  Claude Bartolone,   alors Ministre de la ville, de soutenir les initiatives d’UGC à cet égard.  Cette nouvelle organisation cinématographique est pour beaucoup dans le dynamisme du secteur, dans la puissance de la fréquentation des français dont le cinéma est la première pratique culturelle. Nul ne peut également douter du fait que cette densification a contribué à faire émerger une nouvelle forme de cinéphilie, notamment chez les plus jeunes. Avec le temps, et malgré quelques crises locales, le « marché » a su s’organiser et le cinéma indépendant a réussi à se positionner et à s’affirmer. Cette situation semble aujourd’hui moins certaine, les salles indépendantes affichent une fragilité économique certaine malgré leur équipement numérique, et la poursuite intensive de la densification d’implantation de salles interpelle, notamment en Ile de France et dans l’est Parisien en particulier. N’est pas en train d’aller trop loin ? Le risque de la sur offre n’est il pas devant nous ? Quelles seront les conséquences pour les salles indépendantes ? Ne faut-il pas revoir la réglementation relative à l’implantation des équipements cinématographiques pour mieux prendre en compte les effets sur des zones de chalandise élargie ?

40 nouvelles salles de cinéma ont ouvert en un mois, dans et autour de Paris. Ce n’est pas rien. Trois multiplexes nouveaux, l’agrandissement d’un autre, sans oublier la livraison d’un multiplexe indépendant à la porte des Lilas en 2012, bref, le mouvement de densification arrive à sa phase concrète et inquiète sur les effets de déstabilisation potentielle. Les innovations technologiques et commerciales sont au coeur de ces nouveaux projets : une séance toutes les dix minutes pour l’un, une nouvelle technologie son « immersive »pour les autres, des espaces privatisables, c’est une nouvelle étape  dans l’offre de salles qui s’organise. Les multiplexes ont su, dès leur origine, penser l’accueil du public, améliorer la qualité des conditions de la réception des films, et, encore aujourd’hui, portent de nouvelles innovations. Celles-ci, historiques ou actuelles, ont contribué à développer les publics. La qualité de la salle est un élément majeur d’attractivité. Pour autant, la qualité de ce qu’il y a sur l’écran importe également et il pourrait être utile de le rappeler de temps en temps.

La spécialisation de la diffusion s’est peu à peu amenuisée, et aujourd’hui, comme le note justement la fédération nationale des cinémas français, « les cinémas sont dans une logique de politique d’offre qui dope la fréquentation ». Ainsi les cinémas d’art et d’essai, de recherche, ont perdu lentement, mais sûrement,  l’exclusivité de la diffusion des films de cette catégorie et s’interrogent sur leur devenir dans ce champ concurrentiel violent. Doivent-ils se contenter des actions d’éducation au cinéma et à l’image, s’adresser seuls aux dispositifs scolaires, et laisser les grands groupes se développer ? Quand UGC investit plus de 10 millions d’Euros à Aulnay sous Bois, c’est sans doute que le pari économique vaut le coup d’être tenté. Mais jusqu’où ?

Des accords locaux peuvent être trouvés ici ou là, grâce à l’engagement des municipalités soucieuses de l’équilibre, favorisant la mobilité des publics. Mais il ne fait pas de doute que la qualité technologique des conditions d’accueil dans les nouvelles salles pose de nouveau la question de la place du réseau des salles indépendantes. Pourra-t-on indéfiniment amener le public à fréquenter de nouveaux équipements cinématographiques ? A-t-on intérêt à voir disparaître les salles indépendantes ? Quel peut-être leur nouveau positionnement dans cet univers impitoyable ?

Le contexte n’est pas sans danger. Le cinéma s’est effectivement développé depuis une quinzaine d’années, mais le tassement et la baisse observée depuis deux ans en termes d’entrées est une donnée nouvelle qui ne manque pas d’inquiéter. Elle peut être conjoncturelle en raison des sorties de films et du moindre nombre de grands succès aux effets dopants. Elle peut aussi être plus structurelle dans un moment de crise économique et sociale hélas durable, dans une période de densification des équipements cinématographiques, et à un moment où la production elle-même est atteinte par des effets de structure qui renvoie à la qualité générale de la production cinématographique.

Il faut sortir du débat entre les méchants et les gentils. Il faut créer les conditions du renouvellement des projets du cinéma indépendant. Il faut réinventer des modèles pour créer de nouveaux espaces de sociabilité cinématographique, et les multiplexes y ont contribué. Mais pour autant, il faut aussi se demander jusqu’où l’on peut aller pour ne pas tuer la poule aux œufs d’or et surtout, conserver une spécificité française dont on peut  être fier : un réseau de salles divers et puissant, une production diversifiée, des films de qualité, et un public nombreux de sorties au cinéma.

Il n’est pas sûr qu’une telle densification de l’offre garantisse durablement un écosystème fragile.

 

 

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