CAP 2022 : et si on en parlait ?

La contribution du Ministère de la culture et de la communication à la démarche gouvernementale d’économies structurelles n’est pas sans intérêt. Les documents de travail révélés par le Monde – objets d’une enquête et d’une plainte de la ministre « en charge de la communication » ! – ouvrent des débats de réformes structurelles du ministère qu’il convient d’examiner avec attention, sans à priori, avec un esprit critique et constructif, ce que je me propose de faire maintenant.

Mais il y a un mais. L’enjeu du Comité d’action publique 2022 au niveau gouvernemental est assurément une démarche qui vise à réduire la part de la dépense publique. C’est la stratégie annoncée par le Président de la République lors de sa campagne électorale et qu’il met consciencieusement en œuvre depuis son élection. Mais, le même candidat à l’élection présidentielle a pris un engagement solennel concernant la politique culturelle : assurer la stabilité du budget du Ministère. Il l’a dit et bien dit. Cela l’engage. Cela engage sa ministre.

Le CAP 2022 appliqué au Ministère de la culture et de la communication aurait dû rappeler ce postulat, et la Ministre aurait dû le négocier, l’affirmer et l’incarner : Le CAP 2022 du MCC ne devrait entraîner ni baisse de moyens ni réduction d’effectifs, mais au contraire favoriser des redéploiements en faveur d’axes nouveaux, innovants, d’une politique culturelle refondée, inscrite dans les territoires. Un état stratège à l’échelle des grandes régions serait compris de tous. Si ce préalable était posé, le débat pourrait s’engager sur des bases plus sereines. Il ne semble n’en être rien : « c’est là qu’est l’os » !

Cela fait plus de 10 ans maintenant que le ministère de la culture met la tête dans le sable, en faisant croire que rien n’a changé. Malgré les attaques répétées tendant à réduire leur autonomie fiscale, les collectivités territoriales sont puissantes dans le champ de la culture  tandis que l’état local, en pleine restructuration hasardeuse après la nouvelle carte régionale, se trouve affaibli chaque jour davantage ; le numérique bouleverse les usages culturels et les manières de produire et de créer, et dans ces domaines, les contraintes européennes pèsent lourds dans un environnement non stabilisé. Il n’est que temps de prendre les choses en face et de réfléchir à la façon dont le Gouvernement entend agir pour sauvegarder une originalité nationale et moderniser une histoire politique pour lui donner les chances de survivre au contexte.

Il est donc plus que juste d’envisager « une administration centrale recentrée sur ses responsabilités d’élaboration, de pilotage et d’évaluation », et, « en même temps », de renforcer les échelons déconcentrés et les opérateurs culturels dotés d’une grande autonomie de gestion organisée dans un cadre conventionnel négocié entre les collectivités et l’Etat. J’écris cela depuis des années, pages après pages, sur ce blog. Mais quand on a dit cela, on n’a pas tout dit. Les 5 axes qui ressortent du document « confidentiel » interpellent à juste titre et sollicite l’esprit critique : constats et réformes se répondent, mais encore faut-il être au juste sur les constats. Quels sont-ils ?

1. Un ministère qui n’a pas adapté son organisation à l’évolution de son environnement. C’est une évidence. Réformes proposées : Recentrer, déconcentrer, externaliser. Oui. Il manque le mot « redéployer », des personnels sur le terrain, renforcement des DRAC, et peut-être, ici ou là, des transferts de personnels entre l’Etat et les CT.

2. Une évolution inachevée du champ muséal. J’en suis moins spécialiste, mais on découvrira, dans les pages suivantes du document, que la réflexion est essentiellement économique et budgétaire, et interpelle assez peu les missions mêmes des institutions muséales. Or ce sujet est prégnant notamment dans le phénomène concurrentiel nouveau avec l’arrivée de puissantes fondations privées dans le champ de l’art.

3. Des aides à la création émiettées et insuffisamment orientées vers le public. Oui pour l’émiettement, mais qu’est-ce à dire d’orienter les aides vers le public ? Je ne cesse de répéter dans ce blog, que les politiques publiques ont oublié depuis belle lurette les spectateurs, les non spectateurs, les habitants, jeunes, moins jeunes, vieux, très vieux. Mais cette question des publics n’est pas celle du financement de la création. Veut-on revenir à la lettre de mission de Sarkozy à Albanel et parler « offre et demande » ? C’est évidemment un chiffon rouge, mais au-delà du secteur concerné, c’est bête ! Le principe même de la création est d’être libre ! Ne l’a-t-on d’ailleurs écrit récemment dans une loi ? Seule la qualité du projet, sa capacité à être diffusé, à être coproduit, peuvent aider à la sélectivité de l’aide. Quant au « guichet unique », est-ce à dire, une fois encore, que l’Etat veut réduire un peu plus l’autonomie des collectivités locales ? Je suis favorable au partage de l’expertise, et donc la présence des CT dans les comités d’experts paraît d’évidence. Cela se pratique d’ailleurs déjà et CAP 2022 ne doit pas prétendre inventer le fil à couper le beurre. Il existe depuis longtemps chez tous les fromagers.

4. Une politique des archives « trop coûteuse » car visant à l’exhaustivité : nous y voilà ! La conservation des vieux papiers a toujours été mal comprise. Ces kilomètres linéaires de papier qui ne sont jamais consultés, dixit les budgétaires, doivent être réduits. C’est la notion même d’archives qui est ici mise en cause et qui, curieusement, semble être en ignorance totale du contrôle des dépôts effectués par les archivistes. Les logiques d’échantillonnage existent depuis longtemps. Mais définir aujourd’hui ce qui est une « archive essentielle », comme il est écrit dans ce document confidentiel, est une véritable provocation à la mission même des historiens et des archivistes. Qui peut-dire aujourd’hui sur quoi la recherche portera dans deux siècles ? Sans doute les politiques d’archives sont-elles le luxe des pays riches ! Mais dans la cadre du petit 1% du ministère de la culture, cette approche est nulle et non avenue. Ce qui n’exclut jamais de réfléchir aux économies d’échelles à faire, mais certainement pas en mettant en cause le sens même de l’archive. (C’est tout de même affolant de lire de telles choses…)

5. (Je ne parle pas aujourd’hui de la question de l’audiovisuel public, j’y reviendrai dans un prochain article).

A cette première lecture des constats ultra synthétiques et des réformes ultra réduites, il y a de bonnes et de mauvaises choses. L’urgence à agir, et la courte durée d’un quinquennat, implique de démarrer fort pour que des résultats structurels puissent être opérationnels avant la fin du quinquennat. Mais agir vite ne doit pas être synonyme de précipitation. Il faut se concerter fort, ne serait-ce que pour rechercher des points d’accord et connaître les points de désaccords, ce qui n’enlève pas la légitimité de la décision politique postérieure. Il y a donc besoin de méthode et de concertation pour réformer le MCC, et pas seulement avec les syndicats du secteur, mais aussi avec les associations d’élus. Des conférences de consensus sur des aspects de la politique culturelle pourraient aussi aider à déplacer les corporatismes en œuvre, et solliciter des citoyens. Je crains que le temps ne manque, foutu quinquennat !

Post scriptum.

Le document confidentiel, ne le cachons pas, affiche une ambition comptable manifeste. Chaque domaine de réforme est présenté avec des « gains prévisionnels » qui ne sont que des économies budgétaires ou des réductions d’effectifs. Ici – 134 équivalents temps plein (ETP), là, – 200 ETP, etc.…. ici – 4 millions d’Euros sur la réforme de la création artistique ( !). Ce n’est pas la meilleure façon d’ouvrir le débat dans un secteur sensible.

L’objectif affirmé de mieux diffuser les œuvres pour élargir les publics est parfaitement légitime, même si l’un n’entraîne pas nécessairement l’autre. Le document pointe avec justesse la baisse constante de la marge artistique des différents labels du ministère, une augmentation de l’offre de spectacles, et, ce n’est pas faux, la rigidité normative tout récemment confirmée par voie réglementaire…. (Je dis ça, je ne dis rien !) Mais dans le même temps, le document ne relève pas que la baisse de la marge artistique a également fait fondre le nombre de lever de rideaux, que les labels sont en moyenne fermés 4 mois par an, voir plus, et que l’élargissement des publics ne peut pas se réaliser avec des établissements fermés ! Le plan d’économie a atteint ses limites, et l’on ne peut dire une chose et son contraire. A un moment donné, la question des moyens reste posée. C’est pour cela que les redéploiements doivent être recherchés et que l’économie ne peut plus agir sur un budget si marginal dans le cadre des dépenses de l’Etat. Je préfère l’abandon de la cité du théâtre à Paris – projet inutile s’il en est – pour redéployer les sommes prévues au service de la relation au public et au renforcement de la diffusion. C’est aussi cela qu’il faut avoir le courage de faire et de dire, quitte à renoncer à couper quelques rubans qui font plaisir à des édiles mais qui ne structurent rien à destination des citoyens.

Enfin, comme ne pas être sidéré de lire la prose Sarkozienne sous l’ère Macron : « Mieux adapter l’offre de spectacles aux attentes du public et des collectivités en introduisant une possibilité de déroger au cahier des charges de niveau réglementaire par les conventions signées avec les collectivités ». Très honnêtement, revoir les cahiers des charges, casser certaine rigidités est indispensable. La souplesse reste la condition de l’inventivité. Mais attention au populisme qui guette, aux pressions locales qui peuvent tuer un théâtre (cf. la triste mort du Théâtre du Blanc Mesnil par des élus bardés de bonnes intentions qui voulaient offrir du stand up et du jazz aux habitants. Deux ans plus tard, la faillite est constatée. Les mauvaises bonnes idées, dans un document émanant du ministère censé incarné l’exigence, a de quoi refroidir les plus fervents partisans de la politique culturelle actuelle. Le danger est bien là.

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