« Attention à la chute »

J’ai rarement lu un cartel présentant une exposition aussi pertinent, aussi bien écrit, et éclairant subtilement les pas d’un visiteur dans une exposition de très belle qualité. J’ai plaisir à le citer ici, car il y a dans ce propos une pensée qui interpelle le faiseur de culture.

tokyo« Du Mur de Berlin aux Twin Towers, le XXIe siècle est né dans les chutes. Traumatiques ou libératoires, réelles ou métaphoriques, entre crises, krachs, craschs, tsunamis, déboulonnages de régimes et sauts à l’élastique, par les temps qui courent, ça tend à tomber. Mais tout ce qui tombe ne tombe pas toujours mal. Enjoy ! Tel est le mot d’ordre des temps nouveaux. Pas si joyeux que ça. Les objets supposés satisfaire nos désirs nous ont finalement asservis. Du médicament au téléphone portable, tout prend un tour addictif. Et en tombant au rang de marchandises, les objets ont perdu en dignité. Reste que la chute n’est pas que déprimante ou désastreuse. Au milieu des tragédies, des éclairs de vérité peuvent aussi nous tomber dessus : quand tombent les illusions. Avec le Mur de Berlin ou les tours du World Trade Center, ce sont les idéologies et les croyances funestes d’un siècle qu’on a vues tomber en poussière. Il y a des chutes qui dévoilent et nous ouvrent les yeux.

Ca tombe aussi dans l’art. Depuis un moment, le sublime a du plomb dans l’aile. La dure loi de la gravitation qui régit le monde est entrée au musée. L’art nous donne à voir que ça tombe et que l’axe du monde a basculé. Jadis on allait au musée pour se consoler dans les hauteurs de l’art des duretés de la vie ; à présent l’art tend vers le sol, le regard se baisse, mais sans s’abaisser. Prenant de la gravité, c’est le système des valeurs qui se renverse. On passe du symbole à la chose, de l’esprit à la matière, de l’âme au corps, du tout au fragment, du trésor au déchet, du monument au tas, du fantasme au réel. Les œuvres des grands artistes aujourd’hui ne sont pas sublimes, elles sont symptômes, révélateurs d’une civilisation où ça tombe. L’art tend à ouvrir des brèches dans le réel, discrètes mais efficaces. Nous voici au temps d’un art qui fait acte. Il faudrait penser un sublime pour les temps où ça pleut.

C’est la puissance de l’art aujourd’hui de faire épiphanie du réel. L’importance est esthétique et aussi politique. En ouvrant sur le malaise dans la civilisation, l’art organise une résistance. Il convie chacun à s’interroger sur notre assise dans un monde qui tangue et se dérobe. Façon de nous aider à ne pas trop nous casser la gueule. Finalement, l’art vient soigner la pesanteur comme on soigne sa droite : en une chute joyeuse. »

Marie de Brugerolle et Gérard Wajcman

C’est tout de même mieux de lire un texte de cette qualité que de commenter la chute d’un gouvernement…..

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