A propos de Olivier Py

Oublions les conditions scabreuses de la nomination d’Olivier Py à la tête du festival d’Avignon et de son successeur au théâtre de l’Odéon, pour retenir les orientations stratégiques qui ressortent des premières déclarations du nouveau directeur du festival.

Olivier Py est un intellectuel de la culture, il a une pensée en constante agitation et nourrit très utilement le débat public sur les questions culturelles. Sans hypocrisie, il a raison d’affirmer que le théâtre ne concerne pas tout le monde et que l’ambition politique de la démocratie culturelle ne saurait entretenir pour autant l’illusion du « pour tous partout » dont se gargarisent volontiers les élus, dans une formule chic et toute faite qui sonne évidemment creux. Élargir les publics, évidemment, s’adresser au plus grand nombre, par définition, travailler la jeunesse qui est le public de demain, absolument, mais le théâtre ne pourra jamais prétendre à l’universalité. Il est juste de le dire. Il est dérangeant de le rappeler.

L’étude des publics a toujours fait ressortir la corrélation très nette entre l’origine socioprofessionnelle et la pratique culturelle ; pourtant, beaucoup d’autres événements de la vie interviennent, brouillant cette donnée scientifique incontournable et nécessitant des stratégies nouvelles. Mais quoiqu’il en soit, la problématique des publics pour le festival d’Avignon est assez particulière, et ce n’est d’ailleurs pas le moindre des mérites des deux anciens codirecteurs que d’avoir renforcé le niveau de fréquentation du festival de façon incontestable.

Olivier Py a cependant raison de ne pas se contenter d’un taux de remplissage élevé et de s’interroger sur les conditions d’accès aux œuvres et sur le profil des spectateurs. La faible présence des jeunes dans le public constitue une donnée intéressante à laquelle il a raison de vouloir s’attaquer. Je trouve juste à cet égard – et original – d’envisager des temps de diffusion plus long, augmentant la jauge disponible et facilitant ainsi l’accès aux spectacles. Voilà une réponse nouvelle qui, pour l’événement festival, mérite d’être expérimentée. En revanche, même si le festival d’Avignon est cher et nécessite de son public un investissement coûteux pour être là, il est peu probable que la fréquentation des jeunes soit d’abord liée aux tarifs des spectacles et il est également peu probable que la baisse du tarif réduit règle la question. Le problème de l’accès à la culture, d’une façon générale, n’est jamais d’abord une problématique financière, même si évidemment, le prix des spectacles doit rester dans des épures accessibles. Nul doute qu’Olivier Py saura utiliser la formidable ressource locale dont il pourra disposer avec l’Université des Pays du Vaucluse, présidée par Emmanuel Ethis. Il serait intéressant, dès la première édition de son mandat, d’engager une étude approfondie et durable sur les publics du festival, pour en mesurer les évolutions pendant une période significative. Il est en tout cas singulier que le nouveau directeur place la question des publics sur le devant des sujets, alors même que les taux de remplissage sont élevés. Reste par ailleurs à savoir ce que vont provoquer les changements artistiques qu’il prépare, et qui, de toute évidence, peuvent aussi entraîner des évolutions dans la fréquentation. A suivre, donc.

Les enjeux artistiques restent prédominants, naturellement. Les changements opérés par Hortense Archambauld et Vincent Baudriller dans l’ouverture très forte aux artistes internationaux, dans les croisements des disciplines artistiques et dans l’affirmation de la place de la danse dans le festival, ont marqué cette époque et prodigieusement influencé les scènes publiques françaises dans leurs productions et leurs programmations. Les premiers propos publics d’Olivier Py marquent des différences affichées, parfaitement légitimes. Il n’a pas été nommé pour faire la même chose, et un festival, pour durer, doit se renouveler régulièrement. Il n’y aura donc pas d’artistes associés. Il y a une affirmation du renouvellement artistique, de l’émergence et du soutien à la décentralisation, c’est-à-dire une recherche de travail avec les centres dramatiques nationaux. Il ne se réservera pas la Cour d’honneur pour la première année (pari perdu !).

Pour le reste… il nous faudra encore attendre un peu. Dans l’entretien accordé aux Inrocks, Olivier Py déclare à ce propos : « L’axe essentiel de la programmation 2014 sera l’émergence française et internationale. Je crois qu’il y aura très peu de personnes invitées qui sont déjà venues au Festival d’Avignon. Je voulais vraiment faire un renouvellement artistique. Ce sont les artistes qui doivent aussi changer de festival. Ce n’est pas seulement structurel. Alors, 2014 sera consacré à des noms qu’on connaît moins ou peu et à des artistes beaucoup plus jeunes. Après, je reprendrai mes fidélités avec mes copains, Thomas Ostermeier, Joël Pommerat »… ce qui, pour le moins, pour ces deux noms, crée une légère confusion car ils n’appartiennent ni à la catégorie émergente, ni à la catégorie jeune, ni encore moins à la catégorie « jamais venue à Avignon ».

Quant à la volonté de rapprocher le Off du In, propos souvent tenu mais peu concret, il reste à voir ce que cela veut dire : « Je n’ai jamais pensé qu’il devait y avoir une guerre entre le In et le Off parce que ce sont les artistes qui font le lien et il y a beaucoup de théâtres publics dans le Off. Il y aura plus de perméabilité entre le In et le Off ». L’intention est légitime.

Olivier Py affirme enfin une volonté personnelle d’agiter le débat d’idées, et sur ce point, on peut lui faire confiance. Il y a une tradition de débats publics au festival qui n’a pas été très enrichie ni très développée par ses prédécesseurs qui sont plus restés dans une routine bien huilée. Les débats ont souvent ronronné dans un entre soi bien codifié, autour de propos souvent sans surprise, sans nourriture intellectuelle. Seules les rencontres avec les artistes programmés trouvent toujours un vrai public, et restent utiles.

Le nouveau directeur est attendu sur ce point là en particulier. C’est un renouvellement profond qu’il faut engager. Faire parler ceux qui n’ont que peu parlé dans ces espaces, au-delà des artistes, est un impératif. Il faut susciter des interpellations politiques dans d’autres formes que l’espace conventionnel institué depuis trop longtemps maintenant. Il faut que le Président de la République et le Premier Ministre soient sollicités pour l’un des plus grands événements culturels européens. Il faut en fait décrasser le débat. Ce n’est pas la énième discussion sur l’éducation artistique et culturelle qu’il faut organiser, ce n’est pas l’éternel discussion sur la décentralisation qui fera comprendre les enjeux de demain ; la place de l’art dans une société en crise doit interpeller autrement que sous des formes usées. C’est la société intellectuelle qui doit être à la rencontre de l’art. Avignon est l’espace idéal pour renouveler la pensée.

Repenser la place de ces débats dans le festival sera aussi nécessaire pour leur donner une visibilité plus grande afin d’atteindre le spectateur et non pas seulement les professionnels spécialistes du débat qui tourne en rond. Cette déclaration aux Inrocks donne déjà envie et montre que cet aspect du festival va connaître un vrai renouvellement : « Il faut que toutes les énergies intellectuelles viennent à Avignon pendant un mois et qu’on ait la possibilité d’écouter des gens intéressants qui nous éclairent. Alors oui, ça existe déjà, sauf qu’il ne faut pas que ce soit le Théâtre des idées dans le Festival d’Avignon, mais plutôt le Festival d’Avignon dans le Théâtre des idées ! Ça doit avoir une ampleur beaucoup plus grande, avec des débats, des rencontres, et dans un autre lieu dont je ne peux pas encore parler. J’ai des options, mais j’attends la réponse de la ville. En tout cas, ce sera quelque chose de beaucoup plus large que le Théâtre des idées sur la vie intellectuelle, la pensée artistique, la pensée critique. Et puis aussi sur la prise de parole politique. Avignon a toujours servi à ça et, pour moi, ça a été une aventure extraordinaire. J’ai presque découvert l’engagement politique à Avignon. Je pense qu’il y aura d’autres jeunes qui le découvriront là et je crois qu’on peut faire quelque chose au lieu de rester les bras le long du corps, dans le désenchantement de l’action politique. »

Il est normal qu’à cette période de l’année, quelques jours après avoir pris ses fonctions, le directeur du festival ne rende pas publique sa programmation. Qu’il affirme la problématique de l’accès concret au festival – acheter des billets ! – qu’il pose l’ambition d’une action pour diversifier les publics et notamment s’adresser aux jeunes, qu’il trace les contours d’une ligne artistique, qu’il affirme la centralité du débat, tout cela donne déjà le sens de cette nomination. C’est fin juillet 2014 qu’il faudra tirer un premier bilan de son projet.

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