A l’attention de Monsieur le Président de la République.

Selon la belle expression que vous avez employée récemment, je veux m’adresser à vous « en franchise » pour attirer votre attention sur quelques enjeux de la politique culturelle de notre pays.

Les deux derniers quinquennats ont été vécus, tant du point de vue des opérateurs culturels que des élus locaux – qui sont les premiers financeurs de la politique publique en faveur de la culture – comme des quinquennats ratés. Trop de ministres se sont succédé, des caps successifs et contradictoires n’ont cessé d’être pris et rien n’a modernisé l’héritage français des politiques culturelles des années 80, voire des années 50. Ces 10 dernières années laissent ainsi un sentiment d’abandon profond et d’incompréhension des missions que porte ce secteur.

Vous avez, pendant la campagne électorale, donner un sens précis aux enjeux des politiques culturelles. Vous avez justement parlé « d’émancipation » par la culture ; vous avez défendu une ambition puissante en faveur de l’éducation artistique et culturelle. Depuis votre élection, comme pendant votre campagne, vous avez fait montre d’une rapidité d’exécution décoiffante ; je m’autorise cette note car je crains que la politique culturelle ne soit pas encore dans votre tempo, or il n’est de politique culturelle ambitieuse qu’avec le soutien du Président de la République et l’affirmation d’« un couple » avec la titulaire de la rue de Valois.

Trois sujets principaux sur lesquels je souhaite attirer votre attention.

1°) L’éducation artistique et culturelle : Pour atteindre l’objectif que vous avez fixé, (100 % des enfants scolarisés bénéficiant, à la fin de votre quinquennat, d’actions d’éducation artistique), il faut une réforme de l’organisation territoriale du ministère de la culture afin de redéployer une part significative des fonctionnaires de Paris, vers les régions ; vous l’aviez d’ailleurs parfaitement indiqué dans vos orientations en faveur d’une nouvelle étape de la décentralisation / déconcentration dans « Révolution ». La mise en oeuvre d’un plan EAC en France doit se concevoir dans une stratégie négociée avec les collectivités, où le MCC conduira le pilotage stratégique en relation étroite avec les services académiques, grâce à des moyens budgétaires redéployés. Le CAP 2022 engagé par le Premier ministre permet de faire ce travail. La promesse que vous avez formulée de garantir le périmètre des financements du MCC implique un cadrage politique différent en faveur de la culture : le CAP 2022 pour le MCC doit être annoncé à moyens constants, en vue de favoriser des redéploiments en faveur de l’EAC. Une telle « exception culturelle » permettra d’engager le travail sur l’objectif prioritaire du quinquennat, de façon crédible, notamment dans la relation entre l’Etat et les collectivités territoriales. Elle permettra aussi de mobiliser les opérateurs culturels sans lesquels ce projet ne peut exister et d’associer les artistes qui seront valorisés dans leur mission de service public.

2°) Le Pass culture : J’ai personnellement critiqué cette mesure pendant la campagne électorale – telle qu’elle avait été formulée – car elle semblait méconnaître la problématique essentiellement symbolique et sociologique dans l’accès (des jeunes) à la culture. Il y a danger à ce que la mise en oeuvre de cette promesse ne mobilise des énergies excessives de l’administration, alors même que les opérateurs culturels en comprennent mal le sens, échaudés qu’ils sont par les initiatives locales de ce type qui ont souvent échoué ; quoiqu’il en soit, les scènes labellisées par l’Etat ont depuis longtemps imaginé des politiques tarifaires adaptées, en priorité à destination des jeunes. Le cinéma est également bénéficiaire d’un tarif jeune particulièrement attractif. Les pistes de travail engagées par le ministère de la culture orientent le projet du pass articulée à la priorité en faveur de l’EAC pour l’inscrire dans un cadre pédagogique. Le pass viendrait plutôt clôturer un processus, et deviendrait un « passeport » vers l’âge adulte, par la culture, belle évolution du projet ! Le choix de créer une start up d’état doit permettre d’expérimenter une application et d’en tester les usages avec les principaux intéressés. Cette démarche créera un outil pertinent de géolocalisation de l’offre culturelle dans notre pays, et pourra ainsi fédérer tous les diffuseurs et acteurs culturels, au-delà des enjeux d’offres tarifaires à destination des seuls jeunes. Pour autant, l’offre pour les jeunes ne peut exclure ce qui est hors sol et déjà très présent dans leurs propres pratiques culturelles : plateformes de VOD, streaming musical, etc, pour lesquelles la logique géo-localisable sera peu opérante. Quelle que soit la technique employée, le « passeport » risque de ne pas répondre à l’objectif d’accessibilité des jeunes à la culture, par le seul crédit d’argent, même s’il peut utilement contribuer à orienter vers des usages plus différenciés, ce qui est déjà très important. J’attire enfin votre attention sur le montant évoqué et son financement qui reste une préoccupation majeure du dispositif et nécessite d’être clairement redéfini.

3°) L’olympiade culturelle : La désignation de la France pour l’accueil des JOP de 2024 vous offre l’occasion de soutenir un nouveau modèle en faveur du financement de la création artistique. L’olympiade culturelle doit permettre à tous les habitants des territoires d’accueil des JOP de bénéficier d’une offre culturelle ambitieuse et diversifiée pendant les 4 ans qui précède les jeux. Il faut une impulsion politique pour lancer une initiative forte en faveur d’un partenariat public-privé dans le champ de la création. La modification de la loi relative au mécénat, et tendant à permettre la déduction de 100 % des sommes investies en faveur de la création artistique (au lieu de 66 aujourd’hui) serait de toute évidence un encouragement à diriger les dons vers ce secteur dont vous avez fait une priorité. Les équipements culturels labellisés dans les territoires où s’organiseront les JOP, devront bénéficier d’une programmation renforcée et d’actions tendant à renouveler en profondeur leur public ; cette stratégie doit être accompagnée d’un renforcement des moyens publics, par dotations exceptionnelles, conditionné par la mise en oeuvre d’une démarche de mécénat privé. L’objectif devra tendre à une répartition 50/50 des financements complémentaires entre le privé et le public (Etat, et collectivités territoriales). L’expertise sur ce sujet doit être réalisée à brève échéance pour en permettre la mise en oeuvre au BP 2019. La programmation nécessite un temps de construction déjà très contraint par ce calendrier tardif. Ces quatre années pourront ainsi être mises à profit pour observer l’effet d’un grand événement cumulé à la réforme du mécénat culturel, et faire émerger un nouveau modèle de financement de la création artistique.

Je reste à votre disposition pour approfondir ces réflexions et renforcer votre investissement politique en faveur d’un secteur pour lequel votre engagement personnel est attendu ; il doit pouvoir s’exprimer pleinement dans le cadre européen que vous promouvez avec force.

Vincent Moisselin

http://vincent-moisselin.fr/je-vote-pour-macron/

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